details__image
Et si les ceintures de couleur du judo n’étaient pas vraiment nées au Japon ? Entre Jigoro Kano, Londres et Paris, leur histoire réserve quelques surprises.

Pourquoi les ceintures du judo ont-elles des couleurs ?


Blanche.

Puis jaune, orange, verte, bleue, marron…

Et enfin noire.


Pour beaucoup d’entre nous, cette succession paraît tellement naturelle qu’on imagine volontiers qu’elle fait partie du judo depuis sa création.

Pourtant, lorsque Jigoro Kano fonde le Kodokan en 1882, le fameux arc-en-ciel de ceintures que nous connaissons aujourd’hui n’existe pas encore.


L’histoire des couleurs est plus récente.

Et, petite surprise : elle est aussi en grande partie… européenne.


Une ceinture pour fermer le judogi… mais pas seulement


À l’origine, la fonction de l’obi — la ceinture — est évidemment très pratique : maintenir le judogi fermé sans utiliser boutons, attaches métalliques ou autres éléments susceptibles de blesser le partenaire.


Mais Jigoro Kano comprend rapidement qu’elle peut aussi devenir un repère visible de progression.


En fondant le judo, Kano rompt avec les anciens systèmes d’enseignement martiaux dans lesquels les niveaux étaient notamment matérialisés par des licences ou certificats, les menkyo, parfois espacés de plusieurs années.


Pour lui, cette distance entre deux reconnaissances est trop importante. Il met donc progressivement en place le système kyū/dan, constitué d’étapes plus nombreuses permettant au pratiquant de mesurer son évolution et de conserver sa motivation.


Les kyū correspondent aux niveaux précédant la ceinture noire. Et leur fonctionnement possède une particularité qui peut sembler étrange au premier abord : plus on progresse, plus le chiffre diminue. On descend ainsi progressivement vers le 1er kyū.


Puis tout s’inverse. Une fois atteint le shodan, le premier dan, les degrés commencent à monter : deuxième dan, troisième dan, quatrième dan…

Une nouvelle échelle commence.


Au commencement, beaucoup moins de couleurs


Le système développé au Japon est alors beaucoup plus sobre que celui que nous connaissons aujourd’hui.


Au début du XXe siècle, les grades kyū des adultes sont essentiellement distingués par des ceintures blanches et marron, tandis que les détenteurs de dan portent la ceinture noire.


Le principe essentiel est déjà là : la ceinture rend visible une étape dans le parcours.

Mais pas encore besoin de jaune, d’orange, de vert ou de bleu. Ces couleurs vont apparaître ailleurs.


Quand l’Europe met de la couleur dans le judo


Nous sommes dans les années 1920, à Londres. Le Japonais Gunji Koizumi, fondateur du célèbre Budokwai, cherche à faciliter l’apprentissage du judo auprès d’un public occidental. En 1926, il introduit des couleurs intermédiaires pour matérialiser davantage les différents grades kyū. Dès l’année suivante, elles apparaissent dans les documents du Budokwai. Son système utilise alors les ceintures blanche, jaune, verte, bleue et marron. L’orange sera ajoutée pour correspondre aux six niveaux kyū du Kodokan de l’époque.


Quelques années plus tard, un autre Japonais va contribuer à populariser très largement cette idée sur le continent européen : Mikinosuke KawaishiArrivé en France après être lui-même passé par l’Angleterre, Kawaishi reprend le principe des couleurs et l’intègre à une méthode d’enseignement spécialement structurée pour les pratiquants occidentaux.


La progression devient alors très lisible : blanc → jaune → orange → vert → bleu → marron → noir.


Chaque nouvelle couleur constitue un objectif intermédiaire.


On ne demande plus au débutant de regarder une ceinture noire située quelque part au bout d’un parcours qui lui paraît interminable. On lui donne une prochaine étape. Puis une autre. Et encore une autre.


Cette adaptation pédagogique contribuera largement au succès du judo en Europe.


Une invention occidentale… du judo japonais


Il serait donc un peu simpliste de dire que « les couleurs des ceintures ont été inventées par Kano ».


Kano a créé le système moderne des grades kyū et dan et lui a donné sa logique. Mais la palette de couleurs que nous associons aujourd’hui spontanément au judo a été développée ensuite, principalement en Europe, par des enseignants japonais qui cherchaient à adapter leur pédagogie à leurs nouveaux élèves.


C’est d’ailleurs assez joliment cohérent avec l’esprit même du judo. La tradition n’est pas nécessairement la reproduction à l’identique d’une pratique passée. Elle peut aussi être une adaptation qui permet à son principe de continuer à fonctionner.


Pourquoi autant de couleurs ?


La réponse tient finalement en un mot : progresser.


Une ceinture ne dit évidemment pas tout du pratiquant.

Elle ne mesure ni parfaitement sa technique, ni sa personnalité, ni son expérience.

Mais elle donne un repère.

Pour l’élève.

Pour l’enseignant.

Et même pour le partenaire qui se trouve devant lui sur le tatami.


Chez les enfants, cet aspect est particulièrement important.


La présentation actuelle de la section Judo du Shung Do Kwan le formule très simplement : les ceintures de couleur symbolisent les progrès réalisés par l’enfant, dans le cadre d’une pédagogie progressive adaptée à son âge.



Une nouvelle ceinture rend visible ce qui, sinon, l’est parfois beaucoup moins.

Une chute mieux maîtrisée.

Un déplacement plus naturel.

Une technique comprise.

Une attitude plus juste avec son partenaire.

Des mois de présence au dojo.


Et soudain, tout cela reçoit une couleur.


Et la ceinture noire ?


C’est évidemment elle qui fait rêver.

Dans l’imaginaire collectif occidental, la ceinture noire a acquis un statut presque mythique.


Elle représente celui ou celle qui « sait ».

Celui qui a terminé.

Celui qui est devenu expert.


Pascal Krieger s’amusait déjà de cet « effet ceinture noire » dans un texte consacré aux arts martiaux publié sur le site du SDK. Il rappelle justement que le système kyū/dan a été créé par Kano pour offrir au pratiquant des repères réguliers de progression - et qu’au Japon, le shodan, littéralement le premier degré, est beaucoup moins considéré comme un aboutissement qu’en Occident.


Le mot lui-même devrait d’ailleurs nous mettre sur la piste : sho-dan.

Premier degré.

Première marche.

Pas sommet de la montagne.


Après le noir, il reste des couleurs


La ceinture noire ne constitue d’ailleurs même pas la dernière couleur du judo.


Dans le système décrit aujourd’hui par la Fédération Internationale de Judo, les 1er à 5e dan portent la ceinture noire.

Les 6e, 7e et 8e dan peuvent porter une ceinture alternant larges bandes rouges et blanches.

Les 9e et 10e dan sont symbolisés par une ceinture rouge.


À mesure que l’on avance, la couleur redevient donc visible.


Mais à ce niveau-là, elle ne marque évidemment plus simplement l’apprentissage d’une nouvelle projection.

Elle traduit des décennies de pratique, d’enseignement et de contribution au judo.


Une ceinture noire au SDK en 1975


Les archives de Contact donnent aussi un visage très concret à cette progression.


En 1979, le magazine présente Michel Ochsner, alors âgé de 22 ans, dans sa rubrique « Qui sont nos ceintures noires ». Michel raconte avoir commencé le judo au Shung Do Kwan en 1963, à l’âge de sept ans, avec ses deux frères. Douze ans plus tard, en 1975, il obtient sa ceinture noire.


Mais l’interview ne s’arrête justement pas au grade. Elle parle de compétitions, de stages, d’amitiés, de blessures, d’enseignement aux enfants et du plaisir de retrouver les autres membres du club.


Autrement dit, Contact présente une ceinture noire non pas comme un trophée accroché autour de la taille…

mais comme un pratiquant qui continue à pratiquer


Et cette idée apparaît encore plus clairement quelques lignes plus loin dans le même numéro. Pascal Krieger vient alors d’obtenir son premier dan de Shodō et écrit : « Premier dan, en calligraphie comme en judo, ça veut bien dire première marche d’une longue ascension. »


Difficile de trouver meilleure définition.


40 ans plus tard, toujours sur le tatami


En 2004, Contact retrouve Pascal Krieger et Daniel Lüscher pour une double interview intitulée « 40 ans de judo »Tous deux ont commencé en octobre 1963.


40 années de pratique.

Des grades.

Des voyages.

Des compétitions.

Des blessures aussi.

Mais surtout des décennies passées à continuer d’apprendre.


La ceinture permet donc de mesurer certaines étapes du chemin.

Elle peut récompenser.

Encourager.

Donner envie d’aller plus loin.

Mais elle ne raconte jamais le parcours entier.


Au fond, c’est peut-être la raison pour laquelle le système imaginé par Kano fonctionne encore aussi bien plus d’un siècle après sa création. 


Le débutant regarde sa ceinture blanche et imagine la suivante.

Puis encore la suivante.

Jusqu’au jour où la noire cesse progressivement d’être une destination.

Et devient simplement… une nouvelle couleur avec laquelle continuer à travailler.


Sources & Photos:

- International Judo Federation — « The Belt: Myth and Reality of an Essential Symbol » [ref]

- International Judo Federation — « From Martial Art to Olympic Sport – Part 5 » [ref]

- Pascal Krieger — « Budô et Arts Martiaux » — SDK, 01.09.2010 [ref]

- « Qui sont nos ceintures noires » — Contact n°4, août 1979 [ref]

- Pascal Krieger — rubrique « Calligraphie » — Contact n°4, août 1979 [ref]

- « 40 ans de Judo » — Contact n°1, 2004 [ref]

- Shung Do Kwan Budo — Section Judo [ref]


Hey ! Tu veux trouver ton art martial ?