Du Kōdōkan aux cours de calligraphie, du judo au shodō, Pascal Krieger raconte plus de cinquante ans de pratique, de rencontres et de transmission. Une interview rare dans laquelle se dessine une même recherche, poursuivie avec le corps, le souffle et le pinceau.
Pascal Krieger pratique le Shodō depuis plus de cinquante ans. Dans cet entretien réalisé en 2022 par René Ochiai, calligraphe et enseignant ayant lui-même étudié auprès de Pascal Krieger, il revient sur son parcours de typographe, son départ pour le Japon et les rencontres qui l’ont progressivement conduit vers la calligraphie japonaise.
La relation entre les deux hommes donne à leur échange une tonalité particulière : René Ochiai ne l’interroge pas seulement comme observateur, mais comme pratiquant connaissant intimement le shodō et l’enseignement de Pascal Krieger.
Avec simplicité et humour, il évoque également son apprentissage, sa manière de relier le pinceau aux différentes disciplines du budō, ainsi que cette recherche qui l’accompagne encore aujourd’hui.
L’entretien ayant été réalisé en anglais, nous vous proposons juste en dessous de la vidéo sa transcription intégrale traduite en français.
Entretien mené par René Ochiai
Invité : Pascal Krieger
Note éditoriale — Cette version française a été établie à partir de la transcription anglaise fournie. Les erreurs manifestes de reconnaissance ont été corrigées, notamment les noms propres et les termes japonais. Le texte a été légèrement fluidifié afin de restituer un français naturel tout en conservant le ton oral et le sens des propos. Les gestes indispensables à la compréhension sont indiqués entre crochets. Les très rares éléments que la transcription ne permet pas d’identifier avec certitude sont explicitement signalés. Bonne lecture!
René Ochiai — On peut commencer ?
Pascal Krieger — On commence.
René Ochiai — Voici un entretien avec le calligraphe suisse Pascal Krieger. Pascal pratique de nombreux arts martiaux : le judo, le jōdō et l’iaidō, pour n’en citer que quelques-uns. Mais il est aussi calligraphe, spécialisé dans la calligraphie japonaise, qu’il pratique depuis plus de cinquante ans. J’espère que cet entretien vous plaira.
Tout d’abord, Pascal, merci beaucoup d’avoir accepté cet entretien.
Pascal Krieger — Avec plaisir.
René Ochiai — J’aimerais commencer par le tout début, avant même que vous ne touchiez un pinceau. Où avez-vous grandi ?
Pascal Krieger — Je suis né en 1945 à La Tour-de-Peilz, près de Lausanne et du lac Léman. Mais mon enfance a été un peu compliquée. Lorsque j’avais quatre ans, un de mes oncles, qui vivait dans une autre région de Suisse, est venu voir mon père. Celui-ci avait cinq autres enfants. Mon oncle lui a dit que, puisqu’il n’avait lui-même personne à charge, il pourrait prendre l’un de ses enfants avec lui et que cela soulagerait peut-être mon père.
On m’a donc installé dans la voiture de mon oncle et je suis parti pour quatre ans. Pendant tout ce temps, je n’ai plus vu mes parents, ni mon frère, ni mes sœurs. Je vivais loin d’eux et je n’avais plus aucun contact avec ma famille.
René Ochiai — Pendant quatre ans ?
Pascal Krieger — Oui. À huit ans, je suis revenu chez mes parents, qui vivaient alors à Clarens, près de Montreux. J’avais pris un accent très différent et, pour mon frère, j’étais presque devenu un étranger. Cela a été un peu difficile.
À cette époque, un missionnaire revenant d’Algérie est venu voir mes parents. Il leur a dit : « Si vous le souhaitez, je peux prendre l’un de vos enfants et l’emmener au séminaire de Saint-Maurice. » J’ai accepté. À dix ans, je suis donc entré au séminaire des Pères Blancs, où je suis resté cinq ans.
Voilà comment ma vie a commencé. Lorsque je suis revenu chez moi, j’ai entrepris à Montreux une formation de typographe, qui a duré quatre ans. Je suis alors devenu compositeur typographe.
René Ochiai — En quoi consistait exactement votre travail ?
Pascal Krieger — En français, on appelait cela « compositeur typographe ». Pendant neuf heures par jour, on restait debout devant une très grande casse, divisée en environ quatre-vingt-dix petits compartiments contenant les caractères en plomb. Toute la journée, on prenait ces petites lettres, un peu comme de petites allumettes, on les assemblait une à une, puis, une fois la ligne terminée, on la déposait avant de recommencer. Neuf heures par jour.
René Ochiai — Pendant combien de temps avez-vous exercé ce métier ?
Pascal Krieger — Pendant les quatre années de mon apprentissage, puis encore deux ans comme ouvrier.
René Ochiai — Et toute cette aventure japonaise a commencé avec le judo, n’est-ce pas ?
Pascal Krieger — Oui. En 1963, un collègue de l’imprimerie où je travaillais m’a dit : « Je fais du judo, pourquoi ne viendrais-tu pas ? » Je suis entré dans le dōjō, j’ai été très impressionné et j’ai commencé le judo cette année-là.
En 1966, ma petite amie est partie vivre à Genève et je l’ai suivie. Une fois arrivé, j’ai choisi un dōjō tout à fait par hasard : le Shung Dō Kwan, fondé par un Coréen — ce qui explique son nom coréen. J’y ai découvert de nombreux autres arts, mais j’ai simplement continué le judo, environ quatre fois par semaine. J’aimais énormément cela.
René Ochiai — J’aimerais savoir quel genre de personne était Pascal, il y a une soixantaine d’années, avant le Japon.
Pascal Krieger — J’étais très investi dans mon métier, que j’aimais beaucoup. J’avais beaucoup d’amis et je faisais du judo environ quatre fois par semaine. Puis, un jour, je me suis dit que je devrais peut-être partir quelque part.
J’avais un ami allemand, lui aussi typographe, qui m’a proposé d’aller au Japon. Je me suis dit : « Ce serait formidable. Allons-y en bateau ! » Nous sommes donc partis à Hambourg pour tenter de trouver un navire à destination du Japon. Mais nous n’en trouvions pas, car il aurait fallu travailler à bord. J’ai dit que cela ne me posait aucun problème. On m’a alors expliqué qu’une fois arrivé au Japon, je devrais repartir avec le même bateau pour poursuivre mon travail. J’ai refusé, car je voulais rester sur place.
Mon ami et moi avons passé environ quatre mois à Hambourg. C’est d’ailleurs à cette époque que j’ai appris à parler assez correctement l’allemand. Puis nous nous sommes dit : « Allons à Marseille, dans le sud de la France, et essayons de trouver un bateau là-bas. »
À Marseille, nous avons trouvé un navire appelé Cambodge. Il effectuait son dernier grand voyage vers le Japon. Nous avons décidé de partir avec lui. À ce moment-là, le canal de Suez était fermé à cause de la guerre. Il a donc fallu contourner toute l’Afrique.
Nous avons fait escale à Dakar, puis à Durban. À l’époque, l’Afrique du Sud vivait sous le régime de l’apartheid et la vie n’y était pas facile. Je me souviens que nous avions deux jours d’escale à Durban. Une jeune Japonaise voyageait avec nous. Comme elle parlait mal anglais, elle m’a demandé de l’accompagner acheter des pellicules pour son appareil photo.
Lorsque nous sommes entrés dans le magasin, le vendeur m’a dit : « Vous pouvez entrer, mais elle doit rester dehors. » J’ai demandé pourquoi, puisqu’elle voulait acheter quelque chose. Il m’a répondu : « Elle reste dehors. Elle n’est pas blanche. » J’ai donc acheté les pellicules, puis je suis ressorti. Je lui ai expliqué, désolé, qu’elle n’était pas acceptée dans ce pays parce qu’elle n’était pas blanche.
Ensuite, elle m’a dit qu’elle devait aller aux toilettes. Nous avons trouvé des toilettes publiques, mais il était écrit : « Whites only » — réservées aux Blancs. Je lui ai expliqué qu’elle ne pouvait pas y entrer. Elle m’a répondu qu’elle en avait vraiment besoin. J’ai alors pris mon manteau et je l’ai tenu pour la dissimuler pendant qu’elle allait dans l’herbe, derrière moi. Voilà le genre d’expérience que j’ai vécue en Afrique du Sud.
Nous sommes ensuite remontés jusqu’à Mombasa, où nous avons passé deux jours. Puis nous avons traversé l’océan et sommes arrivés à Bombay — aujourd’hui Mumbai. À l’époque, c’était terrible. Je me souviens avoir dû enjamber un cadavre dans la rue, la nuit.
Nous sommes ensuite allés à Ceylan — le pays ne s’appelait pas encore Sri Lanka — où nous sommes également restés deux jours. Puis il y eut Singapour, Bangkok, Hong Kong, Kobe et enfin…
René Ochiai — Yokohama.
Pascal Krieger — Oui, Yokohama.
René Ochiai — Aujourd’hui, c’est beaucoup plus facile.
Pascal Krieger — Beaucoup plus facile, oui. Mais est-ce mieux ? Est-ce plus agréable ? Je ne sais pas. C’est évidemment plus simple. Je me souviens de ce voyage comme de l’une des plus belles périodes de ma vie. C’était merveilleux. Je passais la plupart de mes journées à l’avant du bateau, simplement à regarder la mer et son mouvement. C’était magnifique.
René Ochiai — Connaissiez-vous quoi que ce soit à la calligraphie japonaise avant votre départ ?
Pascal Krieger — Absolument rien.
René Ochiai — Quel était votre projet au Japon ?
Pascal Krieger — Je n’avais aucun projet. Je n’avais pas d’argent ; pour moi, c’était simplement une aventure. Je ne savais ni quoi faire ni où aller.
Avec mon ami allemand, nous avons pris un taxi depuis Yokohama en pensant que Tokyo était tout près. Ce n’était pas le cas, et cette course nous a coûté beaucoup d’argent. Nous sommes arrivés au Kōdōkan, où nous avons vécu pendant plusieurs mois.
René Ochiai — Vous habitiez au Kōdōkan ?
Pascal Krieger — Oui. Il y avait des chambres où l’on pouvait dormir. Comme je n’avais absolument aucun argent, j’ai commencé à aborder des gens dans le train. Nous prenions la ligne Yamanote, qui fait le tour de Tokyo, et nous y passions des heures. Je demandais aux voyageurs s’ils souhaitaient apprendre le français.
J’ai trouvé une ou deux dames qui m’ont proposé de venir chez elles une fois par semaine : en échange d’une heure de cours, elles me donnaient à manger. C’est ainsi que j’ai pu me nourrir pendant quelque temps.
Je m’entraînais tous les jours : deux heures le matin et deux heures l’après-midi. Cela faisait quatre heures d’entraînement quotidien. Le reste du temps, j’essayais de trouver du travail ou n’importe quelle activité susceptible de me rapporter un peu d’argent. Ce fut une période très dure, mais passionnante.
À cette époque, les étrangers n’étaient pas toujours très appréciés par certains judokas japonais, notamment parce qu’un étranger avait remporté le titre olympique à Tokyo quelques années auparavant. Certains en avaient gardé une forme de ressentiment. Je l’ai payé avec ce bras, que je ne peux plus tendre complètement. Un partenaire m’a pris en clé de bras ; lorsque j’ai tapé pour lui demander d’arrêter, il a poursuivi le mouvement jusqu’au bout. Depuis ce jour, j’ai un problème au bras.
René Ochiai — Avez-vous ressenti une forme de racisme ?
Pascal Krieger — Pas vraiment. Je ne pense pas que « racisme » soit le terme juste.
René Ochiai — On pourrait peut-être parler de xénophobie.
Pascal Krieger — Oui, un peu. Les Japonais n’étaient pas habitués à voir des étrangers et ils vous regardaient comme quelqu’un de très étrange. Mais, dès le début, j’ai eu de très bonnes relations avec eux. Il faut se rappeler qu’en 1969, il y avait très, très peu d’étrangers au Japon. On pouvait marcher pendant des heures dans Tokyo sans en rencontrer un seul.
René Ochiai — Et au Kōdōkan ?
Pascal Krieger — Nous étions peut-être huit ou neuf étrangers.
René Ochiai — C’est là que vous avez rencontré Donn F. Draeger, n’est-ce pas ?
Pascal Krieger — Oui, je l’ai rencontré au Kōdōkan. C’était un Américain très grand, très impressionnant et très sympathique. Un jour, il m’a vu dessiner sur une feuille. Il est venu me dire : « Tu dessines très bien. Je suis en train d’écrire un livre. Pourrais-tu m’aider et réaliser quelques dessins ? » [Pascal montre le livre.] J’ai répondu : « Oui, pourquoi pas ? » C’est ainsi que nous avons noué une relation très amicale.
Au Kōdōkan, il me prenait souvent à part pour m’enseigner le ne-waza. Il était extrêmement fort au sol et, bien sûr, également en tachi-waza.
Un jour, il m’a dit : « Pascal, je pense que tu devrais pratiquer autre chose que le judo pendant ton séjour au Japon. Si tu restes ici quelques années, ce serait dommage de ne pas découvrir d’autres arts. Du judo, tu peux en faire en France ou en Suisse ; il existe là-bas des pratiquants aussi bons que les Japonais dans ce domaine. Mais j’aimerais te présenter d’autres personnes. »
Je lui ai répondu : « D’accord, Sensei, je vous suis. » Il m’a conduit au Rembukan, où l’on pratiquait le jō. J’y ai rencontré Shimizu Takaji Sensei et Kuroda Ichitarō Sensei. Ils ont été très bienveillants avec moi et j’ai accepté de commencer l’étude du jō. C’était à la fin de l’année 1969.
Lorsque je m’entraînais avec Kuroda Sensei, il m’a expliqué qu’il enseignait également l’iai et m’a proposé d’essayer. J’ai répondu : « Pourquoi pas? » J’ai aussi pratiqué l’iai auprès de Kaminoda Tsunemori Sensei. Pour mon tout premier essai, on m’a donné un véritable sabre, une lame réellement tranchante, et je me suis coupé plusieurs fois.
Kuroda Sensei, qui était policier, m’a ensuite dit : « Je pratique l’iai sur le toit d’un immeuble. Viens deux fois par semaine t’entraîner avec moi. Nous commençons demain matin. » J’y suis allé. Après quelque temps, il m’a dit : « D’accord, je serai ton professeur d’iai, mais seulement si tu fais aussi de la calligraphie. Tu pratiqueras l’iai et la calligraphie. »
À partir de là, je faisais trois fois par semaine de l’iai et de la calligraphie avec Kuroda Sensei. Je suivais également les cours de jō et je continuais mes quatre heures quotidiennes de judo au Kōdōkan.
René Ochiai — Vous aviez désormais trouvé votre programme : vous vous consacriez à plein temps aux arts martiaux.
Pascal Krieger — Tout en donnant des cours de français pour survivre ! Si je n’avais pas rencontré Draeger Sensei, je n’aurais sans doute jamais pratiqué l’iai, le jō ni la calligraphie.
René Ochiai — Avait-il le même âge que vous ?
Pascal Krieger — Non, pas du tout. Il était plus âgé. Il avait été officier pendant la guerre de Corée. Lorsque je l’ai rencontré, il devait avoir environ cinquante ans, soit vingt à vingt-cinq ans de plus que moi.
René Ochiai — Il était donc plutôt pour vous comme un grand frère, ou peut-être comme un père.
Pascal Krieger — Davantage comme un père que comme un frère.
René Ochiai — Savez-vous pourquoi Kuroda Sensei tenait à ce que vous pratiquiez aussi la calligraphie ?
Pascal Krieger — Parce que tous ses élèves la pratiquaient. Tous ses élèves d’iai faisaient également de la calligraphie.
René Ochiai — Comment vous l’enseignait-il ?
Pascal Krieger — Après l’entraînement d’iai, je me rendais chez lui. Je m’asseyais en face de lui et il m’enseignait les premiers traits de calligraphie. Je devais ensuite les travailler chez moi. À la séance suivante, je lui montrais mes essais ; il les corrigeait, me donnait de nouveaux modèles, et ainsi de suite.
À cette époque, Draeger Sensei m’a annoncé qu’il voulait publier une revue mensuelle consacrée aux arts martiaux, sous le titre Martial Arts International. Il connaissait des gens à Chicago qui disposaient d’un atelier où l’on pouvait composer les textes, réaliser la mise en page et imprimer. Il s’agissait encore d’un matériel très ancien. Il m’a demandé : « Qu’en penses-tu ? Pourrais-tu aller à Chicago ? » J’ai répondu : « Pourquoi pas ? » J’étais très heureux de pouvoir l’aider.
Puis j’ai reçu une lettre de ma mère m’annonçant que mon père était très malade. En 1971, j’ai décidé de rentrer en Suisse pour le voir. Heureusement, je suis arrivé deux jours avant sa mort et j’ai pu être auprès de lui pour ses derniers instants.
René Ochiai — Vous avez pu lui dire au revoir.
Pascal Krieger — Oui, lui dire au revoir.
J’ai ensuite commencé à enseigner le jō au Shung Dō Kwan, en 1971, ainsi que l’iai. Après l’entraînement, je proposais aux personnes intéressées de participer également à une séance de calligraphie.
J’ai expliqué à Draeger Sensei que j’étais rentré à cause de mon père et que je partirais à Chicago dès qu’il le souhaiterait. Il m’a demandé d’essayer d’y être avant la fin de l’année. J’ai donc passé environ sept ou huit mois à Genève, à enseigner le jō, l’iai et la calligraphie, puis je suis parti pour Chicago.
Pascal Krieger — À Chicago, j’ai rejoint l’atelier d’impression et me suis mis à travailler à la mise en page. C’était un emploi à plein temps, du matin au soir. J’ai également dû apprendre à imprimer. Jusqu’alors, j’avais été compositeur, pas imprimeur ; j’ai donc dû apprendre seul pour pouvoir sortir la revue. [Pascal montre les premiers numéros.]
C’était un travail à plein temps. Heureusement, j’apprenais aussi énormément l’anglais, car je devais écrire et réaliser les dessins…
René Ochiai — Et la mise en page.
Pascal Krieger — Oui, la mise en page. Mais mon anglais n’était pas encore très bon. Je me souviens d’un Hongrois installé aux États-Unis depuis plusieurs années. Un jour, au restaurant, il m’a dit : « You can say that again. » J’ai donc répété mot pour mot ce que je venais de dire. Il s’est mis à rire et m’a relancé : « You can say that again. » Je l’ai répété une troisième fois. Toutes les personnes autour de nous riaient et je ne comprenais toujours pas pourquoi. J’ai fini par apprendre que cette expression ne signifie pas « répète », mais quelque chose comme : « Ça, tu peux le dire ! »
J’étudiais donc l’anglais très sérieusement et je travaillais neuf à dix heures par jour sur cette revue. Draeger Sensei m’a ensuite expliqué que la production coûtait trop cher et qu’il serait peut-être possible de la réaliser à Hong Kong. Il m’a demandé si je voulais m’y rendre. J’ai répondu : « Si vous voulez que j’aille à Hong Kong, j’irai. »
J’y suis donc parti au début des années 1970 pour reprendre ce travail. Mais c’était l’année du choc pétrolier et tous les prix augmentaient. Draeger Sensei a fini par me dire : « Écoute, nous devons abandonner. Nous ne pouvons pas continuer, cela coûte trop cher. »
J’avais passé environ trois ou quatre mois à Hong Kong. Je n’avais pas assez d’argent pour retourner en Europe, mais le Japon était plus proche. Je suis donc reparti au Japon, où je suis resté plusieurs années supplémentaires.
René Ochiai — Et vous avez poursuivi la calligraphie et l’iai ?
Pascal Krieger — Bien sûr. J’ai retrouvé tous mes maîtres et repris le même programme : judo, jōdō, iaidō et shodō.
René Ochiai — Puis-je vous demander pourquoi vous avez décidé de revenir à Genève après six ans ?
Pascal Krieger — Je dois préciser que je m’étais marié au Japon avec une Japonaise et que mon premier fils, Isamu, y était né. Au bout d’un certain temps, j’ai eu envie de présenter mon enfant à ma mère, à mon frère et à mes sœurs.
René Ochiai — En avion, j’espère !
Pascal Krieger — Oui, en avion.
Mais la première fois que je suis revenu en Suisse, au moment de la mort de mon père, j’avais pris le Transsibérien. Je suis parti en train de Vladivostok et je suis passé, si je me souviens bien, par la Pologne puis Paris. Je ne me rappelle plus exactement l’itinéraire.
René Ochiai — Était-ce sûr de voyager ainsi en train ?
Pascal Krieger — Ce n’était pas vraiment sûr, mais ce fut une très belle expérience. À l’époque, les Russes étaient assez durs avec les étrangers.
Lorsque je suis revenu en Suisse, j’ai repris mon travail dans une imprimerie. Peu à peu, le métier a changé : les caractères en plomb ont cédé la place aux films, puis au papier photographique, et enfin l’ordinateur est arrivé.
J’ai ensuite trouvé un très bon poste à l’Organisation internationale de normalisation, l’ISO. J’y faisais des dessins et la mise en page des revues, cette fois sur ordinateur. C’était un travail passionnant, que j’ai exercé pendant trente ans.
René Ochiai — Avec InDesign et Photoshop ?
Pascal Krieger — Surtout InDesign, oui, et également Photoshop.
René Ochiai — Après votre retour à Genève, avez-vous envisagé de faire de tout cela votre métier ? « Business » est peut-être un mot un peu sale, mais je veux dire : vivre des arts martiaux et de la calligraphie.
Pascal Krieger — Non. J’ai toujours voulu conserver un emploi, parce que je ne voulais pas que l’argent interfère avec ma pratique. Lorsque je donnais des cours, j’étais très peu payé — et c’est encore le cas aujourd’hui. Je n’ai jamais mélangé le budō et l’argent.
René Ochiai — Je remarque que plusieurs personnes que j’admire, comme vous ou Bernard [nom indistinct dans la transcription], disent qu’il ne faut pas transformer sa passion en commerce, ni chercher à vivre des arts martiaux ou de la calligraphie. Pourquoi ? Beaucoup de maîtres japonais le font pourtant.
Pascal Krieger — Oui, je le sais.
René Ochiai — Où est le piège ? Pourquoi ne pas le faire ?
Pascal Krieger — Je ne sais pas. C’est une sensation. Je n’aime pas vendre mon art. Et je n’aime pas non plus vendre mon cœur — en anglais, art et heart se ressemblent beaucoup.
Aujourd’hui, lorsque je participe à un gasshuku, j’emporte généralement quarante ou cinquante calligraphies que j’ai réalisées. Maria Rosa les dispose contre un mur. Les gens viennent, en voient une qui leur plaît et la choisissent. Maria Rosa leur dit simplement de mettre ce qu’ils souhaitent dans une enveloppe ou un sac : dix francs ou dix euros s’ils ont peu de moyens ; vingt ou trente s’ils peuvent donner davantage.
Pour moi, cela suffit à payer le papier et une petite partie du temps consacré. Mais, en règle générale, je ne vends pas mes calligraphies comme un homme d’affaires. Si quelqu’un me commande une œuvre précise et me demande son prix, je lui en indique un, bien sûr. Mais je préfère que les gens choisissent librement ce qu’ils veulent et donnent ce qu’ils souhaitent.
Depuis mon retour en Suisse, j’ai continué à envoyer mes essais à Kuroda Sensei. Il les corrigeait, puis me les renvoyait avec de nouveaux modèles, au moins une fois par mois. Je payais bien entendu les frais de courrier et le papier, mais cela restait très modeste.
J’avais commencé à transmettre un peu la calligraphie dès 1971, mais c’est surtout à partir de 1976 que je l’ai enseignée sérieusement. J’organisais un cours chaque mois et j’essayais de former les participants.
René Ochiai — Avez-vous eu des élèves japonais ?
Pascal Krieger — Oui…
René Ochiai — Ou chinois ?
Pascal Krieger — Oui, j’ai eu des élèves chinois et japonais à trois reprises. Ils appréciaient beaucoup ces cours.
René Ochiai — J’imagine que les modèles envoyés par Kuroda Sensei portaient surtout sur le budō et sur le lien entre la plume et le sabre, le bunbu ?
Pascal Krieger — Ils concernaient souvent le budō, mais aussi bien d’autres sujets.
J’ai progressivement élaboré un programme d’apprentissage de la calligraphie. Il fallait cinq ans pour parvenir au shodan. La première année était consacrée aux katakana ; la deuxième, aux hiragana ; la troisième, à l’origine des hiragana. Pour les kanji, je proposais toujours des thèmes, le plus souvent liés au budō.
René Ochiai — La plupart de vos élèves pratiquaient-ils également les arts martiaux ?
Pascal Krieger — À l’époque, oui. Ce n’est plus le cas aujourd’hui, mais la majorité de mes élèves pratiquaient alors un art martial.
René Ochiai — À quelle fréquence pratiquiez-vous la calligraphie au Japon, puis après votre retour ? Et à quelle fréquence la pratiquez-vous aujourd’hui ? Avec Kuroda Sensei, vous la travailliez plusieurs fois par semaine…
Pascal Krieger — Oui.
René Ochiai — Sans compter le travail à la maison.
Pascal Krieger — Oui.
René Ochiai — Et après votre retour à Genève ? Une ou deux fois par semaine ?
Pascal Krieger — Je crois que j’en faisais presque tous les jours, peut-être une heure par jour. Aujourd’hui, j’y consacre davantage de temps parce que j’ai beaucoup d’élèves. Pendant la pandémie, notamment, je recevais par la poste environ cinquante enveloppes par mois. Je devais corriger les travaux, préparer de nouveaux modèles, les glisser dans les enveloppes et les renvoyer. C’est un travail qui prend plusieurs heures par jour.
René Ochiai — Il me semble qu’il existe deux extrêmes. Certaines personnes veulent tout faire, mais ne vont jamais au fond de rien. À l’autre extrême, certaines ne font qu’une seule chose, au point de ne plus avoir ni amis, ni famille, ni enfants, ni rien d’autre.
Vous, vous avez eu une vie bien remplie : cinq enfants, la guitare comme loisir, plusieurs arts martiaux, trente ans de carrière dans le graphisme… Et pourtant, vous avez atteint un très haut niveau dans les arts martiaux comme dans la calligraphie, tout en pratiquant plusieurs disciplines. Pourquoi ne pas en avoir choisi une seule ?
Pascal Krieger — La raison principale est que j’ai découvert un lien entre tous ces arts. N’en pratiquer qu’un seul m’aurait rendu triste.
Dans le judo, il y a le contact, une certaine manière d’utiliser le corps et l’énergie. On retrouve cela dans le sabre, dans le jō, et j’ai découvert qu’il en allait de même en calligraphie. On utilise son corps et sa respiration de façon comparable. [Pascal accompagne son explication de gestes.]
Progressivement, j’ai découvert de nombreuses similitudes entre ce que je faisais dans le budō et ce que je faisais en calligraphie. Je ne voulais donc pas me concentrer sur une seule discipline. Je voulais toutes les poursuivre dans le même esprit. Pour moi, c’était essentiel.
J’ai également découvert — peut-être me l’avait-on enseigné, mais je ne m’en souviens plus — différentes manières de travailler. Dans le kaisho, le style régulier, on construit les choses de manière très intellectuelle. Pour moi, cela vient du cerveau.
Lorsque j’ai commencé à me concentrer davantage sur le gyōsho, le style semi-cursif, j’ai découvert l’idée de prolonger le trait dans le vide, dans l’espace blanc. Cela n’était plus uniquement cérébral : cela venait davantage du cœur, de la sensibilité. J’ai commencé à étudier cette continuité et à sentir le mouvement au-delà du trait visible.
Puis, lorsque j’ai abordé le sōsho, le style cursif, j’ai eu le sentiment que l’écriture venait davantage du ventre, du seika tanden.
Un jour, j’ai été très impressionné en observant quelqu’un écrire. Au moment de signer son œuvre, il a changé de posture et a tracé sa signature dans un mouvement complètement différent. Le contraste de style et de rythme était si puissant que je me suis dit : « Voilà le sōsho. »
[Pascal mime successivement les rythmes des trois écritures.] Le sōsho se déploie ainsi, le gyōsho autrement, et le kaisho encore différemment. J’ai trouvé ces trois styles extrêmement intéressants et je les ai transposés dans ma pratique du jō, de l’iai, du kenjutsu et même du judo.
Dans l’enseignement du jō, par exemple, je montrais d’abord aux débutants les kihon en mode kaisho : un, deux, trois — chaque phase étant très nettement séparée. Après quelques mois de pratique, je leur disais : « Maintenant, faites-le en gyōsho » : un mouvement, puis le suivant, avec davantage de liaison. Quelques mois plus tard, je leur demandais de passer au sōsho, dans un mouvement beaucoup plus fluide et continu.
J’ai trouvé tant de similitudes entre le budō et le shodō qu’il aurait été mauvais, pour moi, de me concentrer sur une seule chose. Je continue donc à tout faire vivre ensemble et je progresse peu à peu dans chacune de ces voies, année après année.
René Ochiai — J’ai une question sur le style personnel. Le rêve, ou peut-être le but, de tout calligraphe est-il de développer son propre style ? Avez-vous le vôtre ?
Pascal Krieger — Je pense que c’est inévitable : chacun finit par avoir son propre style.
J’aime énormément le kaisho, sans doute en raison de mon passé de typographe. La construction du kanji me passionne. [Pascal dessine et commente les formes.] Lorsqu’une ligne est placée ainsi, par exemple, il y a pour moi davantage de poids de ce côté que de l’autre. La ligne centrale ne doit donc pas nécessairement se trouver au centre géométrique : elle peut être légèrement décalée afin que l’ensemble soit équilibré.
Si je trace la forme ainsi, elle paraît plate ; si je la construis autrement, elle prend du volume. Voilà pourquoi le trait vertical doit, selon moi, être un peu plus à droite. Ce genre de réflexion vient probablement de mon passé de typographe.
Prenez un carré : je le vois un peu comme une fenêtre observée selon un certain angle. Cette partie est plus épaisse parce qu’elle se trouve plus près de mes yeux ; l’autre est plus fine, et le milieu se déplace en conséquence. C’est ce que j’aime dans le kaisho : la construction du kanji.
Mais, en calligraphie, mon style préféré reste le gyōsho. J’aime aussi beaucoup le sōsho, bien sûr, même si je n’y suis pas très bon. Je dois parfaitement mémoriser le kanji avant de pouvoir le tracer librement.
On ne peut pas faire du sōsho en hésitant et en regardant sans cesse le modèle. Ce fut pour moi une autre découverte importante : il faut d’abord mémoriser le kanji, puis le pratiquer.
Les gens pensent souvent qu’il suffit de pratiquer et que, à force de répétition, la forme finira par se mémoriser. Je ne crois pas que ce soit une bonne méthode. Si l’on pratique en faisant des erreurs, ces erreurs s’enracinent en nous. Il devient ensuite très difficile de s’en débarrasser, car on les a répétées des centaines et des centaines de fois.
René Ochiai — On prend de mauvaises habitudes.
Pascal Krieger — Exactement. Il est donc très important de mémoriser d’abord la forme. Une fois qu’elle est intégrée, on n’a plus besoin d’interrompre sans cesse son geste pour regarder le modèle. On connaît le caractère et l’on peut alors se concentrer sur le sentiment que l’on met dans le trait.
La plupart des gens — et cela m’arrive encore parfois — tracent un bout, s’arrêtent pour regarder, reprennent, s’arrêtent de nouveau… Il n’y a alors aucune continuité dans l’œuvre. Je pense donc que la bonne voie consiste à mémoriser d’abord, puis à exécuter ensuite.
René Ochiai — Pensez-vous qu’un élève non japonais qui étudie la calligraphie japonaise doive aussi apprendre le japonais ?
Pascal Krieger — C’est une bonne question, sur laquelle j’hésite toujours un peu.
Je demande à mes élèves d’apprendre les katakana et les hiragana. Je veux qu’ils connaissent ces syllabaires par cœur. Pour les kanji, je leur laisse davantage de liberté : ils peuvent choisir de les mémoriser ou simplement de les pratiquer un temps avant de les oublier. Cela ne me dérange pas.
Je n’enseigne donc pas véritablement la langue japonaise. Cependant, tracer un kanji sans connaître ni son sens ni sa prononciation a quelque chose d’un peu étrange qui ne me plaît pas beaucoup. J’encourage donc mes élèves à apprendre au moins un peu de japonais.
Je leur explique aussi l’origine des caractères. Prenons, par exemple, le kanji de l’oiseau. Il a été créé il y a peut-être quatre mille ans à partir de la forme stylisée d’un oiseau : on peut encore percevoir le lien entre le dessin d’origine et le caractère actuel.
Mais comment représenter une notion abstraite comme la bienveillance ? Le caractère 仁, jin, associe le radical de l’être humain au nombre deux. On peut y voir deux personnes vivant ensemble : sans bienveillance, au bout d’un certain temps, il n’en resterait plus qu’une !
J’aime enseigner cela à mes élèves parce que le sens des kanji est magnifique. Il y a quatre mille ans, représenter un oiseau ne posait pas de problème : on pouvait partir de sa silhouette. Mais comment dessiner la bienveillance ? Comment dessiner l’amour ou la paix ?
Pour la paix ou l’harmonie, 和, wa, on trouve le grain ou la céréale associé à la bouche. Nourrissez votre peuple et il ne vous fera pas la guerre. Si l’on n’enseigne pas ces éléments, je trouve que c’est dommage, car ils sont passionnants.
Je n’enseigne donc pas le japonais à proprement parler, mais je demande à mes élèves d’en apprendre un peu.
René Ochiai — Je comprends.
Pascal Krieger — Oui, je trouve cela très intéressant.
René Ochiai — Vous aimez donc beaucoup la dimension philosophique des kanji.
Pascal Krieger — Oui, énormément.
René Ochiai — Une dimension qui n’existe pas vraiment dans la calligraphie occidentale, puisque nous utilisons un alphabet : A, B, C, D…
Pascal Krieger — C’est vrai. Mais ce qui est intéressant dans la calligraphie occidentale, c’est que le geste d’écriture peut être très proche de celui de la calligraphie japonaise.
Je cherche toujours les liens entre tout ce que je fais. Je ne veux pas séparer les activités en disant : « Maintenant, je fais ceci ; maintenant, je fais cela. » Je veux les réunir et découvrir ce qui les relie.
Dans notre propre système d’écriture aussi, on engage le corps et l’on expire en traçant. Peu à peu, on se dit : « Mais c’est comme la calligraphie japonaise ! » Je ne pourrais pas faire ce geste seulement avec la main ; j’ai besoin de mon corps. J’ai ainsi découvert de nombreuses ressemblances entre la calligraphie et notre manière d’écrire.
René Ochiai — Comment traduiriez-vous le mot shodō ?
Pascal Krieger — « La Voie de l’écriture. » Et, pour moi, une voie n’est pas simplement un style ou une technique. C’est beaucoup plus profond. Elle engage l’esprit et le cœur. Tout cela est contenu dans la notion de Voie.
On retrouve exactement la même idée dans le budō : le dō de budō et celui de shodō sont le même dō. C’est une voie très riche, dont l’apprentissage est extrêmement long et qui ne mène peut-être jamais à la perfection. D’ailleurs, je ne crois pas que la perfection appartienne à ce monde.
Ce que nous devons faire, c’est avancer vers elle. L’atteindre, je n’y crois pas — et je n’aimerais pas cela. Si je pouvais un jour me dire : « Voilà, maintenant je suis parfait », je n’aurais plus qu’à tout ranger et à passer à autre chose. Cela n’aurait aucun sens pour moi.
Une voie consiste à aller aussi loin que possible, jusqu’à sa mort. Pour moi, elle n’a pas de fin. C’est très important, parce que cela signifie que je peux continuer, encore et encore.
Aujourd’hui, je sens que je vieillis. Mon esprit n’est pas toujours aussi bon, mon bras non plus ; j’ai de l’arthrose et d’autres difficultés. Mais, au sein même de la Voie, je dois trouver une façon de poursuivre ma recherche. Je dois continuer, continuer, continuer. Le jour où je ne pourrai plus le faire sera très triste. Mourir le pinceau à la main serait une belle manière de mourir.
René Ochiai — Il existe un autre terme : shūji. Quelle différence faites-vous entre shūji et shodō ? Même pour les Japonais, les deux semblent parfois désigner la même chose.
Pascal Krieger — Oui. Pour moi, le shūji, c’est apprendre à écrire correctement. Le shodō va beaucoup plus loin : il consiste à trouver, dans la Voie de l’écriture, quelque chose de bien plus profond.
Dans notre culture aussi, nous devons apprendre à former les lettres. Cela correspondrait au shūji : shū renvoie à l’apprentissage et ji au caractère écrit. Chercher ensuite ce qui vit à l’intérieur de la lettre, c’est entrer progressivement dans le shodō.
René Ochiai — Auriez-vous quelques conseils à donner aux personnes non japonaises qui souhaitent étudier la calligraphie japonaise ?
Pascal Krieger — Je suis profondément convaincu qu’il est très utile de leur enseigner l’origine des kanji. C’est absolument passionnant. Nous n’avons, dans notre alphabet, que des lettres. Les Japonais et les Chinois ont une histoire inscrite dans leurs caractères.
C’est pourquoi j’encourage celles et ceux qui étudient la calligraphie avec moi à apprendre un peu de japonais — pas nécessairement pour parler la langue, mais pour comprendre l’étymologie des kanji. Pour moi, c’est très important.
L’un des premiers modèles que Kuroda Sensei m’a donnés était Tenteki senseki — 点滴穿石 : « Même une goutte d’eau finit par percer la pierre la plus dure. » Vous voyez aujourd’hui une goutte tomber sur une pierre : en apparence, il ne se passe rien. Vous revenez un an plus tard et un creux s’est formé. Cela signifie : continuer, continuer, continuer.
Une autre maxime que j’aime beaucoup dit : « Fais de chaque obstacle un tremplin. » Au lieu de réagir en se disant : « Oh non, encore un énorme problème ! », il faut essayer de se servir de ce problème comme d’un tremplin pour aller plus loin. Ce sont des maximes très intéressantes et, pour moi, elles sont particulièrement importantes pour un budōka.
Pascal Krieger — Sekai dōjō : faire du monde entier un dōjō.
Lorsque vous êtes dans un dōjō, vous saluez en entrant, puis vous saluez les autres. Lorsque vous posez votre sabre à droite, vous veillez à ce que le tranchant ne soit pas dirigé vers le shōmen. Vous apprenez où se trouvent le kamiza, le jōseki, le shimoseki et le shimoza, et quelle place vous occupez.
Lorsque je salue, je salue en direction du kamiza. Les enseignants se placent du côté du jōseki, les débutants du côté du shimoseki, et les autres pratiquants dans le shimoza. Il existe ainsi de nombreuses règles dans le dōjō, que je trouve très intéressantes.
Mais si, sitôt sorti, vous allez boire et vous comporter n’importe comment avec les femmes, tout cela ne sert pas à grand-chose. Bien sûr, la transformation n’est ni facile, ni naturelle, ni immédiate. Mais il faut progressivement essayer de se conduire à l’extérieur du dōjō comme on se conduit à l’intérieur — pas en reproduisant littéralement chaque geste de l’étiquette, évidemment, mais en en conservant l’esprit.
Il faut essayer d’être la même personne dans le dōjō et à l’extérieur, plutôt que de mener dans le dōjō une vie entièrement séparée de celle que l’on mène dehors. Ce n’est pas facile, et je suis le premier à reconnaître que je n’y parviens pas toujours très bien.
Comme enseignant d’iai, je trouve également essentielle la distinction entre le sabre qui tue, satsujinken, et le sabre qui donne la vie, katsujinken. Nous devons accomplir ce chemin de l’un vers l’autre.
Quand on montre une technique de sabre à un débutant, il imagine immédiatement son ennemi devant lui et veut l’abattre : « Mon adversaire est là ! » [Pascal mime une attaque tendue et brutale.] Peu à peu, cette attitude doit se transformer en quelque chose de différent, de plus calme et de plus maîtrisé. [Il exécute un second geste.]
René Ochiai — Merci beaucoup.
Pascal Krieger — Avec plaisir. Merci de nous avoir écoutés.
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- Fédération européenne de iai, biographie de Pascal Krieger [ref]
- Fédération européenne de iai, glossaire technique [ref]