• Patrick Arbus
  • 03 Sep 2026

Au Shung Do Kwan, les voies ne se pratiquent pas toutes sur un tatami ou un plancher. Pour certaines, l’arme tient entre les doigts, possède des poils souples et se trempe dans l’encre noire.



Le Shodō, littéralement « la voie de l’écriture », occupe depuis plus de 40 ans une place un peu particulière au sein du SDK. Une discipline artistique, certes, mais dont la pratique partage avec le Budō beaucoup plus que l’on pourrait l’imaginer : répétition du geste, posture, respiration, engagement du corps, recherche de justesse… et cette étrange capacité à nous rappeler, séance après séance, tout ce qu’il nous reste encore à apprendre.

En parcourant les anciens numéros de Contact, le magazine historique du Shung Do Kwan, on retrouve les traces de cette aventure. Et surtout son esprit.

Du Japon à Genève


L’histoire du Shodō au SDK est intimement liée à celle de Pascal Krieger et de son maître japonais, Ichitaro Kuroda Sensei.

Dans un article publié dans Contact en 1979, Pascal raconte un séjour chez Kuroda Sensei à Tokyo.

L’endroit semble alors tenir autant de l’atelier que de la caverne d’Ali Baba : piles de livres, centaines de pinceaux, télévision allumée, visiteurs et même un petit-neveu occupé à tirer sur son grand-oncle avec un jouet spatial tandis que celui-ci calligraphie tranquillement.

C’est lors de ce séjour que Pascal apprend avoir obtenu, après plusieurs années d’étude, son premier dan de Shodō.

Kuroda Sensei en est suffisamment fier pour le présenter à ses voisins non pas comme « le Suisse », raconte-t-il avec amusement, mais comme son premier dan de Shodō.

Le maître réalise également cinq caractères dans le style reisho, destinés à représenter le nom Shung Do Kwan Budo. Pascal imagine alors qu’ils pourraient, un jour, être gravés sur un panneau de bois à l’entrée du club.

Et il tire de son nouveau grade une conclusion qui pourrait s’appliquer à pratiquement toutes les disciplines du SDK : le premier dan n’est pas un aboutissement, mais la « première marche d’une longue ascension ».

Le calligraphe venu de l’Est


Quelques années plus tard, le 26 avril 1982, Kuroda Sensei vient lui-même au Shung Do Kwan.

Pascal Krieger raconte cette visite dans Contact sous un titre presque cinématographique : « Le calligraphe venu de l’Est ».

Kuroda est alors présenté comme 8e dan de Kendō, 8e dan de Jōdō, 7e dan d’Iaidō et shihan de Shodō. Son lien avec le SDK dépasse donc largement la calligraphie. Sensei Krieger précise également qu’il est l’auteur de la calligraphie qui se trouvait alors au centre du mur d’honneur du Shung Do Kwan.

Mais ce dont les participants semblent surtout se souvenir, c’est du... Pinceau.

Après l’entraînement, la soirée se poursuit à Bois-Gentil.

Une feuille blanche.

Un pinceau suspendu au-dessus du papier.

Puis le mouvement.

Pascal compare le pinceau à un oiseau plongeant soudainement vers sa proie. Les traits apparaissent, les pleins et les déliés s’équilibrent et chacun repart finalement avec un souvenir calligraphié par le maître.

Cette soirée illustre déjà ce qui caractérisera durablement le Shodō au SDK : la technique n’est jamais complètement séparée du Budō.

Kuroda réalise notamment une calligraphie inspirée d’une pensée de Miyamoto Musashi évoquant les milliers de jours nécessaires pour apprendre et les dizaines de milliers nécessaires pour perfectionner.

Derrière le pinceau comme derrière un sabre, le même principe apparaît : le geste qui semble instantané est le résultat d’années de pratique.

Une section pas tout à fait comme les autres


Et puis il y a cette formidable photographie de la vie quotidienne de la section, publiée au début de 1986 dans Contact sous le titre « La Leçon de Shodo ».

Son auteur, qui signe Eriku, pratique également le Kyūdō. Il commence d’ailleurs son article en expliquant que, depuis trois ans, il consent chaque mois à l’impensable : manquer un entraînement de Kyūdō pour aller au Shodō.

C’est dire.

Il décrit une petite dizaine de passionnés venant d’horizons différents. Certains pratiquent déjà une discipline du Budō, d’autres étudient le japonais, d’autres encore découvrent simplement la culture japonaise.

La section devient ainsi un lieu de rencontre entre les disciplines et les personnes. Et contrairement à l’image austère que l’on pourrait se faire de la calligraphie traditionnelle, l’ambiance semble particulièrement détendue.

Il y a même un rituel. 
Sandwich et bière pour commencer.

La philosophie, si l’on peut dire, est simple : « ne pas se prendre trop au sérieux », tout en travaillant, lui, très sérieusement.

Puis vient la préparation du sumi, l’encre.

Pascal rend les travaux du mois précédent, prépare de nouveaux modèles et les élèves se regroupent autour de lui pour regarder apparaître sous son pinceau des caractères d’une simplicité apparemment déconcertante. Apparemment seulement.

Quelques instants plus tard, raconte malicieusement l’auteur, chacun s’applique à reproduire - ou plutôt à « consciencieusement massacrer » - ce qu’il vient de voir.

Voilà qui devrait rassurer les débutants d’aujourd’hui : la difficulté du premier trait ne date manifestement pas d’hier.

Dessiner avec tout le corps


Derrière cette ambiance joyeuse apparaît pourtant quelque chose de beaucoup plus profond. Les débutants travaillent leurs kana, les autres les kanji. On étudie également des poèmes et des maximes japonaises. Pascal corrige les gestes, raconte leur histoire, explique leur sens.

Et surtout, le pinceau ne se manie pas uniquement avec la main. L’auteur de l’article décrit un mouvement qui naît dans les hanches, accompagne la respiration et mobilise le hara. Corps et esprit doivent travailler ensemble pour que le trait prenne vie.

Difficile, alors, de ne pas retrouver quelque chose de très familier pour les pratiquants d’arts martiaux. Une coupe de sabre, une projection, le déplacement d’un kendōka, la tension d’un arc ou le passage d’un pinceau sur le papier sont évidemment des gestes très différents.

Mais chacun exige à sa manière présence, relâchement, précision, répétition et engagement du corps.

C’est peut-être là que le Shodō trouve naturellement sa place au sein d’une école de Budō.



Le Shodō ou l’harmonie au bout du pinceau...

Pour aller un peu plus loin et découvrir le Shodō autrement que par les mots, la RTS lui a consacré en février 2025 un reportage dans l'émission Hautes fréquences.

La journaliste Jessica Da Silva y rencontre à Genève Pascal Krieger et Pascal Villemin et s’essaie elle-même à la pratique du pinceau. Une plongée sonore dans cet art où le geste ne se limite pas à former de beaux caractères : posture, respiration, concentration et recherche d’harmonie participent pleinement à la pratique.

Un joli complément à nos archives qui permet, près de 40 ans après les témoignages publiés dans Contact, d’entendre le Shodō se raconter au présent.


Plus de quarante ans de pinceaux


Un numéro de Contact publié en 1987 nous apporte enfin un précieux repère historique. Pascal Krieger y revient à sa série pédagogique consacrée aux hiragana après un numéro ayant célébré les 5 années officielles du « Shung-Do-Kwan Shodo Bu », autrement dit la section Shodō du SDK.

La naissance officielle de la section remonte donc au début des années 1980. Plus de quatre décennies plus tard, les pinceaux sont toujours là. La pratique actuelle du Shodō au SDK continue de s’appuyer sur les pleins et les déliés, la pression et la légèreté, la tension du trait, la vitesse, la posture et le travail personnel entre les séances.

Les lieux changent.
Les générations passent.
Les feuilles s’accumulent.
Mais le principe reste remarquablement semblable.

Tracer.
Observer.
Recommencer.
Et découvrir, probablement au moment précis où l’on commence à être satisfait de son trait, qu’il reste encore quelques milliers de jours pour le perfectionner.


Sources & photos:

- Pascal Krieger, « Calligraphie » — Contact n°4, 1979 [ref]
- Pascal Krieger, « Le calligraphe venu de l’Est » — Contact n°3, 1982 [ref]
- Eriku, « La Leçon de Shodo » — Contact n°6, décembre 1985 [ref]
- Pascal Krieger, « Calligraphie » — Contact n°2, avril 1987 [ref]
- Shung Do Kwan Budo — Présentation actuelle de la section Shodō [ref]
- Fédération Européenne de Jodo — Biographie de Pascal Krieger [ref]
- Budo No Shodo - Pascal Krieger [ref]
- RTS - Le Shodô ou lʹharmonie au bout du pinceau [ref]

- Photo de Pascal Villemin (F. Dubath / Le Samourai - Club de Judo)
- Photo de Pascal Krieger (fei-iai.ch)


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