• Patrick Arbus
  • 16 Sep 2026

128 centimètres de bois, face au sabre. Le Jōdō paraît simple… jusqu’à ce qu’on découvre tout ce qu’il contient, et le rôle étonnant joué par Genève dans son histoire européenne.

Le Jōdō, l’art discret qui a fait de Genève un carrefour européen


À première vue, difficile d’imaginer arme plus simple.


Un bâton de bois.

Pas de lame, pas de garde, pas de mécanisme particulier.

128 centimètres environ, et deux extrémités parfaitement identiques.


Face à lui : le sabre.


Et pourtant, c’est précisément de cette confrontation que serait né, selon la tradition du Shintō Musō Ryū, l’un des arts martiaux les plus singuliers pratiqués au Shung Do Kwan.


Quand un bâton devient une arme


La tradition raconte que Musō Gonnosuke, après avoir été vaincu par le célèbre sabreur Miyamoto Musashi, se serait retiré sur le mont Hōman, dans l’île de Kyūshū. De cette retraite serait née une idée : créer une arme plus courte que le long bō, mais suffisamment longue pour conserver un avantage de distance face au sabre.


Le résultat est le : un bâton d’environ 128 cm.


Sa simplicité est toutefois trompeuse. Parce qu’il ne possède ni lame ni poignée imposant une façon particulière de le tenir, le jō peut changer de fonction presque instantanément. Il peut frapper comme un bâton, piquer comme une lance, balayer à la manière d’une naginata ou reprendre certains mouvements du sabre.


C’est justement cette polyvalence qui constitue l’une des grandes richesses du Jōdō.


Face au sabre


Au Shung Do Kwan, le Jōdō est essentiellement pratiqué à deux.


Après l’apprentissage des mouvements fondamentaux, le pratiquant se retrouve face à un partenaire armé d’un sabre de bois. Commence alors l’étude progressive des kata du Shintō Musō Ryū : distance, déplacement, précision, rythme, contrôle et intention doivent fonctionner ensemble.


Il n’y a ni compétition ni combat libre dans la pratique enseignée au SDK. Mais cela ne signifie pas pour autant que le kata soit une chorégraphie tranquille dont chacun connaît simplement la suite.



Cette photo a été publiée par la Tribune de Genève / Frank Mentha.
Elle demeure la propriété de la Tribune de Genève et de Tamedia.
Tous droits réservés / Article original


Un ancien numéro de Contact, consacré à la notion d’embu, le formulait très bien. Des pratiquants de Jōdō expliquaient qu’une attaque devait être suffisamment juste et engagée pour conserver son sens : elle est portée pour toucher, « sans méchanceté mais sincèrement ». La sécurité vient alors du contrôle et de la maîtrise, pas d’une attaque volontairement mesurée.


C’est sans doute l’un des paradoxes du Jōdō : répéter des formes codifiées pour apprendre à ne pas agir mécaniquement.


Du Japon au Shung Do Kwan


L’histoire du Jōdō au SDK commence avec Pascal Krieger.


Parti au Japon en 1968, il pratique quotidiennement le judo au Kōdōkan lorsqu’il rencontre Donn F. Draeger, l’un des grands chercheurs et pratiquants occidentaux des arts martiaux japonais. Celui-ci l’encourage à étudier parallèlement un art martial classique et le présente, en mars 1969, à Shimizu Takaji Sensei, figure majeure du Shintō Musō Ryū au XXe siècle.


Lors d’un premier retour en Suisse en 1971, Pascal Krieger commence alors à transmettre le Jō et l’Iaï à Genève. Après plusieurs nouvelles années passées au Japon, il revient définitivement en 1976 et la section Jōdō du Shung Do Kwan prend véritablement son essor.


Elle ne sera jamais l’une des plus grandes sections du club. 

Mais son influence va largement dépasser les murs du dojo.


Une petite section, de très grands voyages


Le titre choisi pour un article dans l'édition de Contact en 1979 était presque prophétique : « Jōdō : petite section, grands voyages ».


Cette année-là, Pascal Krieger fonde l’Association helvétique de Jōdō et emmène une grande partie de ses élèves en Malaisie pour le premier Jamboree international de Jōdō organisé sous la direction de Donn F. Draeger.


Puis les pratiquants viennent de plus en plus souvent de France, des Pays-Bas, de Suède, d’Allemagne et d’autres pays européens pour travailler avec le groupe genevois.


En 1983 commencent les démarches destinées à structurer cette communauté. Elles aboutissent finalement, le 13 janvier 1990 à Genève, à la constitution officielle de la Fédération Européenne de Jōdō.


Le SDK se retrouve ainsi au cœur d’un réseau de transmission qui dépasse très largement la Suisse.


Une édition de Contact de 2004 donne une idée de cette dimension : près de 100 pratiquants venant de dix pays participent cette année-là au gasshuku européen de Lignano Sabbiadoro, sous la direction de Pascal Krieger.


Une tradition toujours vivante


Et cette histoire n’appartient pas seulement aux archives. En 2026, la Fédération Européenne de Jōdō continue d’organiser ses rencontres internationales. Le Kagamibiraki de Vernier a réuni cette année environ une centaine de budōka venus de toute l’Europe, tandis qu’un séminaire d’enseignants s’est tenu en mars à Cartigny autour de Pascal Krieger.




Plus d’un demi-siècle après les premières leçons données à Genève, le fil n’a donc jamais été rompu.

Et peut-être est-ce finalement ce qui résume le mieux le Jōdō.


Un morceau de bois de 128 centimètres.

À première vue, presque rien.


Mais entre les mains de générations de pratiquants, il est devenu à la fois une arme, un outil d’apprentissage et un trait d’union entre le Japon, Genève et une communauté européenne qui continue aujourd’hui encore à faire vivre la même tradition.



Sources & Photos

- Shung Do Kwan Budo — « Jōdō : Histoire de la section / Histoire de l’art martial » [ref]

- Shung Do Kwan Budo — page actuelle de la section Jōdō [ref]

- Fédération Européenne de Jōdō — « Historique de Shintō Musō Ryū Jō » [ref]

- Contact — n°4, août 1979 — « Jōdō : petite section, grands voyages » [ref]

- Fédération Européenne de Jōdō — « Historique F.E.J. » [ref]

- Contact — n°4, août 1989 — numéro spécial « Embu – Démonstration » [ref]

- Pascal Krieger — biographie, Fédération Européenne de Jōdō [ref]

- Contact — n°3, décembre 2004 — « Lignano 2004 » [ref]

- Contact — n°1, 2004 — « 9e stage international de Jōdō,... » [ref]

- Fédération Européenne de Jōdō — Actualités 2026 [ref]

- La véritable histoire de Miyamoto Musashi... - [ref]

- The way of the stick - Pascal Krieger [ref]

- Derrière les arts martiaux, une leçon éthique, TDG [ref]


- Illustration de Miyamoto Musashi, Niday Picture Library, Alamy [ref]

- Photo Dojo Cayla, Pascal Krieger, par Frank Mentha / TDG [ref]


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