Derrière le Shotokan enseigné au SDK se trouve le Chidokai, une école où la progression se construit méthodiquement, des premiers gestes jusqu’au kata et au combat
Un coup de poing.
Puis un autre.
Le même déplacement. Une fois. Dix fois. Cent fois.
Vu de l’extérieur, un entraînement de karaté peut parfois donner l’impression d’une succession de gestes que l’on répète encore et encore. Pour celui qui commence, la question finit presque inévitablement par se poser : pourquoi répéter autant les mêmes mouvements?
Au Shung Do Kwan, une partie de la réponse tient au karaté que nous pratiquons.
La section enseigne le Chidokai, une école issue du Shotokan-ryu. Et derrière ce nom se trouve surtout une méthode : une progression volontairement construite autour des techniques fondamentales, dans laquelle chaque étape prépare la suivante.
Ce n’est donc pas seulement une question de style.
C’est une certaine manière d’apprendre.
Dans un ancien numéro de Contact publié en 2004 à l’occasion des 30 ans de l’arrivée du Chidokai en Suisse, une question était posée très simplement : « Comment pratique-t-on le karaté dans les clubs de Chidokai ? »
La réponse pourrait pratiquement encore servir aujourd’hui. Le texte décrit une étude complète et progressive des kihon, les techniques de base. Les premiers exercices sont volontairement relativement statiques. Puis viennent progressivement les déplacements, les changements de direction, les esquives (tai-sabaki), les défenses et contre-attaques (uke-kime), les kihon-kata et les enchaînements (renzoku-dosa).
L’idée est assez simple : ne pas demander au corps de tout apprendre en même temps.
Avant d’aller vite, apprendre à se placer.
Avant d’enchaîner, apprendre à coordonner.
Avant de réagir à un partenaire, construire des gestes suffisamment solides pour qu’ils restent disponibles lorsque la situation devient plus complexe.
L'article de l’époque considérait justement la richesse du travail des techniques de base comme l’un des points forts du Chidokai. Et plus de 20 ans après cet article, la présentation actuelle de la section parle toujours de kihon-yon-dôsa, tai-sabaki, uke-kime et renzoku-dôsa. Ce vocabulaire n’est donc pas simplement le souvenir d’une ancienne méthode.
Il décrit encore la charpente de la pratique.
Il serait pourtant trompeur de réduire les *kihon* à une sorte de gymnastique que l’on répéterait jusqu’à savoir parfaitement reproduire une forme. Car si le mouvement semble identique, celui qui le réalise ne l’est jamais tout à fait.
La position peut être meilleure.
Le déplacement plus naturel.
Une tension inutile peut disparaître.
Le mouvement des hanches peut commencer à accompagner celui du bras. Le regard change. La distance se précise. Le corps cesse progressivement d’additionner des instructions pour commencer à produire un geste.
Stéphane Emery l’expliquait d’ailleurs dans un texte publié sur le site du SDK en 2020 : comprendre intellectuellement une correction ne suffit pas. Le corps, lui, a besoin de répétitions pour intégrer une technique.
Voilà peut-être l’un des paradoxes du karaté : on répète précisément pour ne plus avoir à penser à tout ce que l’on répète. Ce qui paraissait artificiel devient progressivement naturel. Et c’est seulement lorsque cette base existe que l’on peut véritablement commencer à jouer avec elle.
Le kata constitue probablement l’image la plus immédiatement reconnaissable du karaté : une succession codifiée de techniques exécutées seul, face à des adversaires imaginaires. Mais là encore, la pratique Chidokai a construit un pont entre le geste élémentaire et ces formes plus complexes.
L'édition estivale de Contact de 1992 consacré aux kata, décrit ainsi 15 kihon-kata propres au Chidokai. Ils permettent notamment de travailler positions, déplacements, blocages, puissance et vitesse avant d’aborder les kata traditionnels plus complexes.
Dans la classification employée par le Chidokai, viennent ensuite les 5 Heian, puis les kata dits supérieurs, parmi lesquels on retrouve les grands kata du répertoire Shotokan.
Mais l’article insiste sur quelque chose d’important : « supérieur » ne signifie pas forcément « meilleur ». Ce qui compte reste la qualité de l’exécution. Et un kata peut accompagner un pratiquant toute sa vie, son sens évoluant avec l’expérience.
Au début, on se demande : Où dois-je mettre mon pied ?
Puis : Dans quelle direction dois-je regarder ?
Quand dois-je accélérer ?
Pourquoi ce mouvement est-il là ?
Et, quelques années plus tard, les questions ne sont déjà plus tout à fait les mêmes.
La forme n’a pourtant pas changé. Le pratiquant, si.
Les bases et les kata ne constituent évidemment pas une fin en soi.
Il reste une variable particulièrement difficile à contrôler : quelqu’un d’autre.
Le partenaire ne se déplace jamais exactement comme prévu. Il possède sa propre distance, son rythme, ses réactions. Et dès lors, ce qui semblait parfaitement maîtrisé à vide doit fonctionner dans une situation moins confortable. C’est le domaine du kumite.
Là encore, le lien avec le travail précédent est essentiel. Dans le Chidokai décrit par les archives du SDK, kata et combat ne sont pas des univers séparés qui viendraient s’ajouter aux fondamentaux. Ils deviennent accessibles parce que ceux-ci ont été construits auparavant.
Un texte particulièrement révélateur est celui qu'Hiroshi Nakajima Sensei consacrait en 2005 à l’Ippon Shobu, une forme traditionnelle de compétition dans laquelle la recherche porte non pas sur l’accumulation de points, mais sur la qualité déterminante d’une technique, accompagnée d’un contrôle total afin de ne pas blesser son partenaire.
Puissance et contrôle.
Détermination et maîtrise.
2 exigences qui pourraient sembler contradictoires, mais qui doivent justement apprendre à cohabiter.
La compétition a d’ailleurs occupé une place bien réelle dans la vie du karaté au Shung Do Kwan. Les archives de Contact regorgent de coupes Chidokai, championnats suisses, stages, résultats, voyages et rencontres.
En 1990, par exemple, 4 membres du Chidokai suisse - Esther, Alberto, Patrizia et Stéphane - passent plusieurs semaines au Japon et s’entraînent au Hombu Dojo de Tokyo auprès de Takeshi Sasaki.
Mais ce qui est intéressant dans les textes laissés par Nakajima Sensei est précisément que la victoire n’y constitue pas le terme du chemin. Dans son article sur l’Ippon Shobu, il explique que l’expérience de la compétition, la volonté de gagner et l’exigence technique qu’elles imposent peuvent faire partie de la formation, tout en considérant que l’objectif du Karaté-dō se situe finalement au-delà de la simple opposition entre victoire et défaite.
L’adversaire permet alors de mesurer quelque chose qui nous concerne nous-mêmes.
Notre capacité à rester lucide.
À contrôler un geste.
À accepter une erreur.
À recommencer.
C’est probablement ici que le mot dō, la voie, prend toute son importance. Dans le karaté du SDK, la technique et la dimension sportive existent pleinement. La section est affiliée à la Fédération suisse de karaté tout en conservant son lien avec la Japan Karatedo Chidokai. Les pratiquants peuvent ainsi accéder aux compétitions, mais également à des stages avec des experts japonais et à des entraînements au Japon.
Mais les archives de Contact montrent également combien la réflexion autour de la pratique a toujours compté.
À partir de 2004, Maurizio Badanaï consacrait par exemple plusieurs articles aux préceptes associés à Gichin Funakoshi : la politesse, la justice, l’attitude face au conflit ou encore la manière dont la pratique martiale peut dépasser les seules limites du dojo.
Autrement dit : savoir exécuter un bon tsuki est une chose.
Savoir ce que l’on choisit d’en faire en est une autre.
Le Chidokai arrive en Suisse en 1974 avec Hiroshi Nakajima, envoyé par Takeshi Sasaki pour enseigner cette école. Quelques années plus tard, Nakajima Sensei reprend la section Karaté du Shung Do Kwan et l’enseignera pendant plusieurs décennies.
Aujourd’hui, cette pratique se poursuit notamment avec Stéphane Emery et Patrizia, tous deux 6e dan de la Japan Karatedo Chidokai et élèves de longue date de Nakajima Sensei.
Depuis la rentrée 2024, ils assurent l’enseignement des cours adultes et enfants et représentent directement l’école Chidokai japonaise en Suisse. Et les archives du SDK permettent d’ailleurs de mesurer assez joliment le chemin parcouru. Plus de 30 ans après ce voyage au Japon, ils enseignent à leur tour cette même pratique au Shung Do Kwan.
Mais ce qui relie ces différentes générations n’est pas seulement une succession de noms ou de grades. C’est surtout une méthode : construire patiemment les fondamentaux, revenir sans cesse au geste, puis apprendre à l’utiliser avec davantage de liberté, de précision et de maîtrise.
C’est cette logique que l’on retrouve encore aujourd’hui dans les cours.
Le premier coup de poing du débutant peut ainsi ressembler étrangement à celui que travaille encore la ceinture noire.
De loin, c’est peut-être le même. Mais entre les 2, il y a quelques milliers de répétitions.
Et probablement encore quelques milliers à venir.
- Contact 2004 n°1 — « Karate Chidokai » [ref]
- Contact n°3, juillet-août 1992 — article sur les Kata [ref]
- Contact 1990 n°5 — voyage Chidokai Suisse au Japon [ref]
- Hiroshi Nakajima Sensei — « Ippon Shobu » [ref]
- Stéphane Emery — « De la page blanche à la transmission : le chemin du pratiquant » [ref]
- Maurizio Badanaï — « La politesse » [ref]
- Maurizio Badanaï — « Le 16e kun de Gishin Funakoshi » [ref]
- Maurizio Badanaï — « Le 3e kun de Gishin Funakoshi » [ref]
- Section Karatedo — histoire et pratique actuelle [ref]
- Actualité 2024 — nouveaux enseignants Karatedo [ref]
- OKR-SKR.com - Memories of Karate Do Overseas [ref]
- Karate-geneve.com [ref]
- Swiss-chidokai.ch [ref]