40 ans de Judo

Double interview de Pascal Krieger et Daniel Lüscher, deux judokas du SDK foulant le tatami depuis octobre 1963.

40 ans de Judo
Daniel Lüscher et Pascal Krieger ont commencé tous deux le judo en octobre 1963, Quarante années non-stop de judo, ça laisse des souvenirs, et peut-être l’envie de donner quelques conseils aux plus jeunes. Écoutons-les répondre aux questions-bateau de Contact.

Où avez-vous commencé le judo ?
Daniel Lüscher : au budokan de la rue du Tir, avec Pierre Magnin puis avec Norbert Jacob.
Pascal Krieger : au Judo Club de Montreux, sous le Casino du même nom, avec Félix Zbinden, puis M. Jacquinet, maintenant décédé.

Pourquoi, ou dans quelles circonstances ?
Daniel Lüscher : J’ai eu envie de faire du judo après avoir vu des championnats suivis d’une démonstration de jujutsu en 1960.
Pascal Krieger : Un copain de l’imprimerie où je travaillais (Butter), m’a demandé de l’accompagner, en septembre 1963, pour voir un entraînement. Quand j’ai vu ces jeunes gaillards projeter d’autres jeunes gaillards, j’ai trouvé cela magique. Il y avait aussi l’odeur bien spéciale des judogi, des effluves de coton neuf et de transpiration que je n’avais jamais respirées auparavant.

Quand et pourquoi avez-vous atterri au SDK ?
Daniel Lüscher : Pendant les vacances d’été (dans les années 70), après l’entraînement, Pascal fit une démonstration de jodo : cela m’a plu, et je me suis dit que c’est ce que je ferai pour mes vieux jours. C’est cela qui m’a amené au SDK.
Pascal Krieger : C’est une fille, qui n’a rien à voir avec le judo, dont les rondeurs m’ont attiré jusqu’à la cité de Calvin. Je l’avais connue à Vevey, puis elle s’est expatriée au bout du lac, et moi j’ai suivi, la truffe au ras du sol. Arrivé sur place, j’ai hésité entre le Judo Club de Genève et le SDK. Ayant visité les deux, l’ambiance m’a paru plus sympa du côté Liotard (le No 5, à l’époque). Et la demoiselle citée plus haut habitait assez près. Je l’ai d’ailleurs quittée (à moins que cela ne soit le contraire) quelques semaines plus tard, réservant ma fidélité au SDK (c’est plus facile, le SDK, on y va quand on veut)…

Quelles sont vos résultats de compétition ?
Daniel Lüscher : Des résultats précieux, tout d’or et d’argent ! Mais la richesse s’était cachée ailleurs. Je cherche toujours l’adversaire ultime : mais il (je) me fuit (fuis) très bien.
Pascal Krieger : Le judo était encore jeune en Suisse, et les adversaires rencontrés en championnats suisses ne tenaient pas la comparaison avec ceux d’aujourd’hui. J’ai fait les championnats suisses par équipe pendant près de dix ans, puis les championnats genevois pendant quelques années encore. J’ai arrêté la compétition au milieu des années 90. Mes meilleurs souvenirs de compétition sont ceux que j’ai récolté dans les quatre coins du globe : au Japon, où j’ai fait les tsukinami-shiai compétitions générales mensuelles entre toutes les universités de Tokyo pendant 6 ans ; à Hong Kong, à Hawaii, dans tous les Etats-Unis, en Malaisie, à Hambourg, en Espagne (Ibiza), etc. Mes résultats ? mitigés. Je n’ai jamais eu l’étoffe d’un bon compétiteur, pour moi, le judo a toujours passé avant la victoire, ce qui fit que je gagnais ou perdais très souvent par ippon.

Continuez-vous de pratiquer ?
Daniel Lüscher : Oui, le vendredi matin, avec Pascal. On ne fait que du ne-waza.
Pascal Krieger : Bien sûr. J’ai créé ce groupe de ne-waza, le vendredi matin à 06:30 aussitôt que j’ai dû arrêter les chutes à cause d’une coxarthrose. C’est un groupe qui marche très bien, depuis 1992, principalement grâce aux anciens, en particulier Andreas Valvini qui m’aide et me remplace de plus en plus.

Votre meilleur souvenir de judo ?
Daniel Lüscher : Des entraînements intenses en montagne, avec quelques camarades avant les «compétitions importantes», ou après, autour d’un feu de bois en forêt.
Pascal Krieger : Lors d’un randori avec Olivier Vocat, il y a environ 20 ans. Olivier m’a attaqué en même temps que j’attaquais, exactement en même temps. Il s’en est suivi un feu d’artifice. Le mouvement d’Olivier a eu le dessus, et nous retombâmes les deux au sol, en même temps, moi dessous. Ce fut la première fois que je n’avais pas l’ombre d’une déception d’avoir été «tourné». Nous étions les deux au sol à nous regarder, émerveillés, en se posant mutuellement la question, qu’est-il arrivé ? Comment cela a-t-il pu se passer, je n’ai rien senti, juste une explosion d’harmonie! C’est ce soir-là que j’ai compris que pour passer un mouvement, le judoka a besoin de l’adversaire, de ses réactions. Et c’est l’utilisation intelligente de ces réactions, dans les lois de la physique et de l’harmonie, qui aboutissent au «mouvement». Pour qu’un mouvement de judo puisse avoir lieu, il faut une harmonie entre deux combattants. Ce fut l’un des satori les plus puissants de toute ma vie.

Le pire ?
Daniel Lüscher : L’étonnant éclat de mon ego.
Pascal Krieger : Un acte méchant, gratuit. Lors d’une compétition, au Japon, je déséquilibrais un Japonais et le prenais en honkesa-gatame. Je le sentais bien, je le tenais pour de bon, il n’avait aucune chance. A un moment, je lui laissais libérer son bras et lui appliquais une méchante et douloureuse clé de bras avec mes jambes. Ce bonus n’était pas nécessaire, je l’ai fait par bêtise, crasse méchanceté, fierté imbécile, bref tout ce que je n’aime pas chez mes frères humains. Cela fait presque trente ans, je le regrette encore.

Quels étaient vos mouvements préférés ?
Daniel Lüscher : Des mouvements que je n’arrive toujours pas à placer comme j’aimerais vraiment le faire, sans brutalité, tout en finesse : hane-goshi et uchi-mata.
Pascal Krieger : Dès mes premiers mois de judo, je tombais raide amoureux des balayages. Tout particulièrement le okuriashi-barai et le harai-tsuri-komi-ashi. Ces mouvement demandaient un timing tel que chaque réussite était un vrai bonheur. J’ai dû en faire des dizaine de milliers. Et pour que ces balayages deviennent efficaces, je n’ose pas penser combien de vieux judoka de mon âge se frottent actuellement les tibias en pensant à ce fameux Krieger qui confondait judo et football. A part cela j’aime beaucoup le sol, par la force des choses. Durant les 6 ans que je passais au Japon, j’ai eu tellement de fois un gros japonais vautré sur moi qui discutait avec son copain tout en me filant un coup de coude dans les côtes de temps en temps pour m’obliger à continuer d’essayer de rêver d’imaginer pouvoir éventuellement sortir de là-dessous...

Que vous a apporté le judo, globalement ?
Daniel Lüscher : De l’intensité et de belles amitiés.
Pascal Krieger : La connaissance de mes peurs, le degré d’intensité du tremblement de mes genoux devant l’adversaire visiblement favori. Mes zones de découragement et mes zones où je me reprends en main. La familiarité avec la douleur, qui n’est pas une ennemie. Une discipline personnelle : il y a un minimum d’hygiène de vie quand on transpire sur les tatami. Puis, bien sûr, les centaines d’amis. Quand on frotte sa couenne contre celle de quelqu’un dans un effort commun à vaincre l’autre dans le but de se vaincre soi-même, c’est un genre de «trip» qui, on peut le dire, rapproche les gens autant par l’ambiguïté de la tentative que par la sueur mélangée… Finalement, beaucoup d’arthrose, mais je ne regrette rien.

Quel conseil donneriez-vous à un jeune judoka ?
Daniel Lüscher : User du respect envers soi-même et envers les autres, un peu comme on utilise une lanterne pour éclairer un chemin la nuit. S’entraîner régulièrement sans «sévérité».
Pascal Krieger : Bien que je doute qu’un jeune flambeur écoute un vieux ringard, je me lance quand même : jeune loup, fonce, plante et donne-toi à fond pendant ta période optimale (18 à 25 ans), mais n’oublie pas que sans adversaire, tu n’es qu’un guignol en pyjama sur un tatami vert, aussi respecte ton adversaire, ne lui danse pas sur le ventre quand tu gagnes, reconnais-lui sa victoire dans le cas contraire et apprend de tes erreurs. Ménage tout de même ton corps en creusant la technique*. Une bonne technique n’abîme pas le corps. Et puis, pense à la suite, la vie est courte, mais quelquefois, elle est plus longue qu’on pense, surtout quand on souffre dans son corps. Lorsque tu te seras prouvé à toi-même que tu es plus fort que «y» mais moins fort que «x», tu auras trouvé ton niveau, tu te seras situé. Passe ensuite à autre chose, le judo réserve des richesses innombrables en dehors de la confrontation pour une médaille. Et puis il y a les autres disciplines martiales dont le judo a tiré beaucoup de ses techniques. Ces dernières sont peut-être moins agressives. Les armes, le fait de déléguer ta puissance à un corps étranger que tu tiens dans la main, sont également une étude très enrichissante. Bref, ne t’arrête jamais, même si tu prends un autre chemin pour arriver à ce but ultime : l’acceptation de soi, la compréhension de soi, puis finalement, une sérénité d’existence.

Une conclusion ?
Daniel n’en a pas, et je pense que sa petite phrase sur le respect la remplace avantageusement. Quant à moi, qui tape ce texte pour Contact, je m’aperçois que j’ai la langue bien pendue et que Daniel, laconique, n’en dit pas moins que moi. Je n’y peux rien, c’est ma nature. En espérant que cet article provoque, le temps de sa lecture, une petite remise en question, aussi fugitive soit-elle, je vous remercie de votre patience et vous offre, au nom de Daniel et du mien, nos plus sincères encouragements pour la poursuite de votre voyage sur la voie de la souplesse (d’esprit et de corps).
 
Pascal Krieger

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